L'édito du dimanche : Discours à prononcer à la prochaine AG étudiante.

 

 

            Prenez ce que je vais vous dire comme un avis personnel, rien de plus, en dépit du ton péremptoire qu’il pourrait m’arriver de prendre d’aventure. Je n’ai pas l’intention de vous dire ce que vous devez faire, je ne veux dicter la conduite de personne, je ne prétends pas détenir la vérité : l’étude de la philosophie m’a appris à me méfier comme de la peste des idées toutes faites. Cela dit, quand je vous aurai dit à quel point je désapprouve la politique du gouvernement concernant la recherche, l’Université et l’enseignement supérieur, quand je vous aurai dit combien je suis d’accord pour dire que la masterisation des concours de l’enseignement est une terrible erreur, que l’opposition frontale qui est faite entre la recherche et l’enseignement en considérant ce dernier comme une sanction pour les chercheurs qui ne publient pas est purement et simplement débile, et que les suppressions de postes relèvent à mon sens d’une attitude irresponsable, bref, m’écouterez-vous enfin, ou resterez-vous engoncés dans le confort de la pensée binaire qui consiste à croire que rien n’existe hors de vous et de l’UMP, quand je vous aurai dit à quel point je désapprouve tout autant la politique gouvernementale que le blocus ?

            Réalisez-vous que cela fait trois semaines que la fac Ségalen est réduite à l’inactivité ? Dans deux semaines, il y aura les vacances de printemps et, depuis la reprise, nous aurons à peine eu cours. J’entends déjà l’objection de celles et ceux qui sauteraient volontiers sur cet argument pour faire la promotion des cours publics organisés pendant cette période. Je ne pense pas que l’étudiant moyen se soit inscrit ici pour qu’il ne puisse recevoir, pendant un certain temps, d’autre cours que ces séances de propagande, qui plus est dans un contexte plus que désagréable ; je voudrais en effet ici dénoncer l’attitude flicarde qui caractérise quelques-unes des personnes qui occupent les barricades. L’année dernière déjà, pour espérer pouvoir entrer dans la faculté sans avoir à forcer le passage, on m’a demandé ma carte d’étudiant. Vous n’auriez pas non plus voulu un test ADN ? Et cette année, dernièrement, j’ai eu le malheur de me retrouver derrière la barricade et de me diriger vers les toilettes situées dans le hall du rez-de-chaussée. Il n’en a pas fallu plus pour qu’on me signale, une fois que j’avais le dos tourné « vous savez, il y a aussi des toilettes à la BU ». Considérant que personne n’avait à me dire où je dois aller pour soulager des besoins aussi naturels, j’ai continué mon chemin malgré tout. Mais on a insisté, et j’ai cédé : est-ce que vous tirez au bout de trois sommations ? J’exagère volontairement, mais vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’il est quand même hallucinant qu’on en arrive à ce qu’un mien collègue étudiant me dise où je dois aller vider mes intestins ! En marge de cette attitude « bigbrotherienne », il y a aussi ceux qui, soi-disant, surveillaient les barricades, mais qui, dans les faits, profitaient du soleil pour jouer avec un ballon ! Dites, c’est de votre âge, ça ? Ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait, alors si vous considérez que le blocus ne mérite pas que vous y consacriez toute votre intention, à qui comptez-vous faire croire que l’enjeu en est si crucial ? Je vous pose la question.

            Je suis venu à cette assemblée générale pour vous dire tout cela, mais je sais bien à quel point ces « AG » sont des mascarades : vous savez que la majorité des étudiants ne vient plus à la fac à partir du moment où il n’est plus possible d’y entrer et que donc ne viennent ici que ceux qui participent, plus ou moins activement, au blocus en plus de quelques autres qui ont l’espoir de faire basculer le vote, vote fait dans des conditions d’ailleurs douteuses, le vote à main levée étant toujours, peu ou prou, une arme pour faire taire l’opposition et lui faire honte d’être minoritaire. C’est ainsi que, tout en représentant l’écrasante majorité de moins de 10% du corps étudiant, vous vous octroyez un semblant de légitimité pour décider au nom de tous les étudiants. « Ils n’ont qu’à venir aux AG » me direz-vous. Si vous arrivez à faire tenir tous les étudiants de cette fac dans un seul amphithéâtre, même le plus grand, vous aurez sans aucun doute battu un record ! N’oubliez pas que le droit de grève existe, pas le droit d’obliger à faire grève ! Vous avez l’air de croire que le fait d’avoir une carte d’étudiant embrigade d’office chacun d’entre nous dans votre comité de grève : en cela, le blocus est une solution de facilité. Je ne dis pas que c’est une solution simple : je sais bien qu’il faut vous lever tôt pour l’assurer, que vous devez transporter des matériaux pesants, des vivres, etc. La facilité se niche dans le fait qu’au lieu d’essayer de convaincre vos collègues de la légitimité de cette grève, vous l’imposez d’office en les empêchant de pourvoir seulement faire un choix personnel entre la grève et les cours.

            Est-ce que vous vous rendez compte seulement qu’en incorporant d’office tous les étudiants dans le mouvement, qui plus est sous une de ses formes les plus brutales, vous rendez service au gouvernement qui peut ainsi dénigrer toujours plus les facultés de lettres et de sciences humaines ? Réalisez-vous que ce sont de telles actions qui font dire des facultés de lettres que ce sont des repères de gauchistes, réputation guère plus enviable, quoi qu’on en dise, que celle dont pâtissent les facultés de droit vues comme des repères de fascistes ? Réalisez-vous à quel point, en condamnant au silence l’activité intellectuelle d’une fac de lettres, vous rendez service à un gouvernement qui méprise la culture littéraire ? Est-ce que vous réalisez seulement que vous ne rendez pas service aux étudiants, qui se font des soucis bien légitimes pour leur avenir, non seulement à cause de ce que le gouvernement leur prépare mais aussi à cause des conséquences que peut avoir votre action pour eux sur le long terme ? Trois semaines sans cours, ça ne se rattrape pas ! Est-ce que vous savez que vous ne rendez pas service non plus aux enseignants, qui pourtant approuvent la mobilisation ? Que répondrez-vous à cela quand je vous aurai rappelé la teneur des messages de madame Barbier, notre doyenne, qui rappelle à quel point le conseil de faculté approuve la mobilisation étudiante tout en appelant les étudiants à rechercher d’autres formes d’action, au pont d’appeler les étudiants à se prononcer sur ce sujet par un vote à bulletin secret? Est-ce que vous croyez que, parce que l’on soutient la mobilisation, on est forcément favorable au blocus ? Est-ce que vous croyez que désapprouver le blocus, c’est manifester de l’indifférence voire du soutien envers les réformes imbéciles de la ministre que j’ai surnommée Walkyrie Traitresse ? Le conseil de faculté vous montre alors que vous vous trompez sur toute la ligne. Du haut de cette pensée bipolaire si confortable, qu’est-ce qui vous donne le droit de penser pour les autres et de les contraindre à la grève ? Qu’est-ce qui vous donne le droit, comme certains d’entre vous l’ont fait, de forcer les serrures et d’avoir accès aux notes et aux archives ?

            Je sais très bien que vous allez répliquer à ce que je viens de vous dire, mais ça m’est égal. On dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais je dis qu’il n’y a que les scélérats qui l’affirment. Je resterai ferme, je vous ai dit ce que je pensais, rien de plus. J’entends déjà aller bon train les commentaires qui me demandent «  ah ben qu’est-ce qu’on doit faire alors, puisque t’es si malin ? » Je n’ai justement pas l’intention de donner des leçons à qui que ce soit : ce n’est pas à moi de dire ce que vous devez faire, pas plus que ce n’est à vous de me dire si je dois faire grève ou pas. Je n’ai pas l’intention d’affirmer d’une façon ou d’une autre que ceci ou cela est bien ou pas bien, c’est plutôt vous qui, puisque vous vous croyez suffisamment dans le bon droit pour imposer votre façon de faire aux autres, devriez faire preuve d’imagination. Je n’ai fait qu’exprimer un sentiment, faites-en ce que vous voulez, en sachant bien sûr que je ne prétends pas parler au nom de tous les étudiants défavorables au blocus. Je tiens seulement à vous rappeler que personne ne peut prétendre à avoir raison contre tout le monde et je voulais aussi vous faire part de l’expression de ma plus profonde lassitude.    

 



Article ajouté le 2009-03-22 , consulté 7 fois

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