L'édito du dimanche : racisme anti-antiraciste

Dimanche dernier, l’édito célébrait la victoire des guadeloupéens face à l’État et au patronat, et on n’y pouvait lire qu’une allusion discrète à l’accusation de racisme dont Élie Domota est actuellement l’objet. Il faut dire que je ne savais pas encore exactement quelle phrase le leader du LKP avait pu prononcer pour en arriver là. Maintenant, je suis en mesure de me prononcer sur ce sujet, puisque je sais que la phrase en question était : « Nous ne laisserons pas une bande de békés rétablir l’esclavage ». Y a-t-il une once de racisme dans cette phrase ? Bien sûr que non : en Guadeloupe, les békés ne constituent pas un groupe ethnique particulier mais un groupe social restreint que l’on pourrait tout aussi idéalement appeler « colons ». Ce qui est visé n’est pas la blancheur de leur peau mais le mépris souverain qu’ils affichent envers les indigènes de l’île. À cet égard, l’antiracisme n’est pas dans le propos des accusateurs de Domota mais plutôt, au contraire, dans celui de Domota lui-même. Accuser ce leader syndicaliste de racisme est à peu près aussi délirant que d’imaginer le Ku-Klux-Klan reprocher aux afro-américains leur racisme anti-blanc.
Alors pourquoi cette accusation ? D’aucuns diagnostiquent une peur panique du racisme dans nos sociétés. Si tel était le cas, Sarkozy n’aurait jamais été élu et la police française ne reconduirait pas impunément les immigrés à la frontière. Je crains que ce ne soit plus grave. Remémorons-nous deux autres affaires récentes où il fut aussi question de racisme – rassurez-vous, il ne sera pas ici question de Dieudonné : il n’est pas question de prendre le risque de brouiller pistes.
D’abord, il y a eu la fameuse affaire des caricatures de Mahomet qui a valu à Charlie Hebdo un procès musclé intenté par l’U.O.I.F. et la mosquée de Paris : qui a vu C’est dur d’être aimé par des cons – je sais que le discrédit tombé sur le Charlie de Philippe Val depuis l’affaire Siné fait qu’on n’est pas nombreux – sait que le vrai rôle de « méchant » dans cette affaire n’incombait pas vraiment à la partie civile elle-même, plutôt ridicule dans ses préjugés moyenâgeux, mais à leur avocat, Maître Szpiner qui faisait mine de n’avoir rien compris aux dessins incriminés et défendait bec et ongle la conception délirante selon laquelle ces dessins étaient effectivement racistes. On ne peut pas penser sérieusement que ce monsieur ait pu croire sérieusement à ce qu’il disait. Est-ce à dire qu’il faisait son travail d’avocat non-commis d’office, qui consiste à défendre les intérêts de celui qui l’a payé par tous les moyens, même si la cause de son client est dégueulasse ? Il y a beaucoup de ça, évidemment, mais peut-on raisonnablement oublier que Maître Szpiner était aussi l’avocat de Jacques Chirac, qui était alors président de la République ? Peut-on oublier aussi que ce même Jacques Chirac, quand il était à la tête de l’État, avait appelé la rédaction de Charlie Hebdo à cesser ce qu’il appelait des « provocations inutiles » et qu’il était visiblement prêt à tout compromis avec les intégristes musulmans pour acheter la paix sociale et garantir la sauvegarde des intérêts de l’État et des firmes faisant des affaires avec l’État dans les pays où la Charia est appliquée ? La fameuse visite en Arabie Saoudite où Chirac était descendu d’avion avec une Laurence Parisot voilée reste dans les mémoires. Sans arriver à dire que le procès était orchestré par l’Elysée – sinon, il n’aurait pas eu l’issue heureuse que l’on sait – on ne peut nier que voir Charlie traînés devant les tribunaux arrangeait plutôt bien Chirac, non seulement pour toutes les raisons invoquées ci-dessus, mais aussi tout simplement par réflexe de rancune envers un journal qui l’a rarement épargné. Cette explication de la raison d’être du procès ne dit pas tout, mais elle est certainement plus satisfaisante que l’accusation de racisme anti-arabe qui n’a absolument aucun fondement rationnel.
La deuxième affaire permettra d’atténuer l’impression d’éloge de Charlie Hebdo que cet éditorial devait laisser jusqu’à présent, puisqu’il s’agit justement de la plus récente affaire Siné. Le célèbre dessinateur, dans sa chronique pour Charlie, avait voulu stigmatiser l’arrivisme de Jean Sarkozy, prêt à tout pour réussir dans la vie, y compris à changer de religion pour pouvoir épouser une riche héritière. La suite est connue : Siné est licencié de chez Charlie et se retrouve avec un procès intenté par la LICRA, une ligue qui n’est pas réputée pour être engagée à l’extrême-gauche et dont le nom seul est dérangeant puisque « Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme » laisse croire que l’antisémitisme est une forme de racisme fondamentalement différente des autres. Le dénouement de l’affaire a bien sûr été heureux puisque Siné a finalement gagné le procès sur toute la ligne et que l’affaire l’a motivé à créer un nouveau journal, autrement plus décapant que le Charlie moderne. Pourtant, on ne peut pas se réjouir complètement : il reste, en effet, que la polémique suscitée par le licenciement de Siné était largement disproportionnée par rapport à l’importance réelle de l’affaire pour la société ; de plus, et a fortiori, quoi qu’en dise Philippe Val, personne n’ignore qu’il ne s’est jamais entendu avec Siné et que l’accusation d’antisémitisme – qui ne venait pas de lui : il a publié la chronique incriminée, ce qui le rendait, en tant que directeur de la publication, tout aussi responsable que Siné - lui fournissait donc un prétexte idéal pour se débarrasser d’un collaborateur embarrassant, le seul qui contestait son autorité depuis la mort de Gébé.
Qu’ont en commun ces deux affaires avec l’accusation qui frappe Domota ? Cette accusation a été prononcée peu après la victoire des manifestants et l’obtention de la satisfaction de leurs revendications : un syndicaliste qui parvient à ses fins, qui plus est un noir, personne ne niera que dans la France Tatchéro-pétainiste dirigée par Sarkozy, ça fait désordre. Accuser ce leader de racisme sous un prétexte futile, c’est ce qui reste aux forces de l’establishment pour lutter contre lui quand il a obtenu tout ce qu’il demandait… En somme, les trois affaires suivent un scénario relativement semblable : sous un prétexte futile, une des puissances de la société française – ou un de ses représentants – accuse de racisme une personne ou une organisation qui la gène dans ses intérêts. L’accusation de racisme, aujourd’hui, est une des pires que l’on puisse prononcer contre un personnage public. L’accusation, certes, peut ne pas aboutir, mais il reste qu’une partie de la population ne voit plus du même œil la personne ou l’organisation incriminée.
Voilà donc où je voulais en venir : ces trois affaires, loin d’être le signe d’une peur panique du racisme, trahissent la transformation de l’antiracisme en l’exact opposé de ce qu’il devait être. Au départ, toutes les dispositions légales prises contre le racisme avaient pour but de protéger les minorités contre les discriminations dont elles étaient l’objet : aujourd’hui, elles ont été instrumentalisées par les forces l’establishment politico-financier pour se débarrasser de ceux qui résistent à leur pouvoir. C’était une arme de défense pour les plus faibles, c’est devenu une arme de pression pour les plus forts. Ça n’a l’air de rien, mais l’usage abusif de l’accusation de racisme peut offrir un véritable frein à la liberté d’expression et ce dévoiement des armes légales dont disposent les faibles est la porte ouverte à l’établissement d’un ordre social déguisant l’injustice la plus noire en justice. Tiens ? Cette dernière phrase me semble recouper une des définitions que donnait Guy Bedos de le droite dans son livre Je craque… : « Pardon pour cette lapalissade, mais la gauche, pour moi, c’est le contraire de la droite. Point. Et la droite c’est : (…) les racismes de toutes sortes broyant les individus et maquillant l’injustice en Justice »[1]. Simple coïncidence ? Je ne crois pas…



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