Les récents propos de Berlusconi sur le tremblement de terre dans les Abruzzes ont éveillé en moi un souvenir. Regardez et comparez :

Pourquoi ne pardonnerai-je pas au « Cavaliere » ce que je pardonne au professeur Choron ? Parce qu’il n’y a rien à pardonner à ce dernier, qui, en prononçant ces mots, faisait son travail. Quel était le travail de Choron ? Humoriste dans la branche « ironie grinçante ». En quoi ça consiste ? Entre autres, dire des choses que l’auditeur est prié de prendre au second degré : si l’on prend au premier degré les propos de Choron, le professeur semble n’avoir aucune compassion pour la misère humaine ; mais si on les prend au second degré, on voit qu’il a simplement voulu mettre en lumière, d’une part, le caractère exaspérant de toutes les manifestations de compassion sirupeuse en faveur des mal-logés, et d’autre part, l’absence de cohérence du français moyen qui, chaque été, part en vacances vivre dans des conditions qu’il jugerait inacceptables toute l’année.
En revanche, quel est le travail de Berlusconi ? Chef d’Etat. En quoi ça consiste ? Entre autres, veiller à ce que les citoyens de son pays ne manquent de rien. Dès lors, Berlusconi fait manifestement très mal son travail en affichant, effectivement, un souverain mépris pour les sinistrés des Abruzzes. Est-ce à dire que s’il était humoriste, il ferait bien son travail ? Même pas, car il n’y a pas de second degré dans sa phrase, en tous cas, il n’y a rien qui permette de le faire sentir. Si Berlusconi était humoriste de profession, il ne serait pas sur le créneau de Hara-kiri mais sur celui, au mieux de Patrick Sébastien chantant « casser du noir » déguisé en Le Pen, au pire sur celui de Dieudonné.
Après ces paroles que j'espère pleines de sagesse, voici un grand retour : LE BAR ATTEINT !



Pour une fois, l'édito du dimanche est une vidéo :
Ce dessin n'a strictement rien à voir avec le contenu de l'édito qui suit.

C’est vrai que Jean-Marie Le Pen n’est pas mort, car il fait chier encore : il a récidivé sa provocation sur les chambres à gaz et le parlement européen songe à modifier les règles de sa présidence pour éviter que le vieux cyclope, en tant que doyen, ne préside sa prochaine session. Toutefois, il est permis d’imaginer ce que seraient les dernières paroles du chef du Front National s’il venait à devoir quitter cette vallée de larmes dans les jours à venir. Voilà ce que cela donnerait probablement ; imaginez le menhir sur son lit de mort avec, à ses côtés, sa fille et ses derniers fidèles :
« Marine, ma fille, et vous, chers vieux compagnons de lutte, l’heure est venue pour moi de rejoindre le Führer, mais pour vous, la vie continue. Sachez donc que la lutte pour la Cause sacrée de la régénération de la race doit se poursuivre, et ce, d’autant plus que le contexte nous est favorable. Je sais bien qu’à priori, on ne le croirait pas : nous manquons cruellement de finances, et Sarkozy nous a volé une bonne partie de nos électeurs. Mais n’oubliez pas, pour commencer, que si ce sale hongrois a pu le faire, c’est en reprenant nos idées sur la délinquance et l’immigration ; c’est là le signe évident que le terreau français reste favorable à la propagation de nos thèses.
Pour le reste, c’est toujours dans les contextes de crise que nos illustres prédécesseurs ont pu faire la glorieuse carrière que l’on sait. Le Duce a pu conquérir le pouvoir en récupérant les mouvements de protestation et les revendications sociales des italiens, le Führer a remporté les élections en jouant sur la frustration du peuple allemand face à l’inflation et à l’incurie du pouvoir. Toutes les crises, si elles dégénèrent en désordre civil, favorisent la Cause, et c’est justement pour cela que vous pouvez voir l’avenir du Front avec optimisme malgré tout. En effet, regardez le contexte actuel : le mécontentement populaire gronde, prend des proportions de plus en plus grandes, et le pouvoir refuse d’entendre les revendications. Le peuple, constatant que les voies légales de la contestation, qu’il s’agisse des élections ou de la grève, sont inefficaces, choisira irrémédiablement la voie de la violence. Rien qu’à Brest, les étudiants grévistes forcent leurs collègues à les suivre en bloquant leur faculté et agressent physiquement le président de leur Université. La violence plutôt que le dialogue : n’est-ce pas là l’essence même de notre action ?
Donc, aussi longtemps que le pouvoir restera sourd aux revendications du peuple en pleine période de crise, la violence ira grandissant, fournissant ainsi pour vous un terrain favorable pour récupérer la frustration et propager nos idées. Sans compter qu’il vous sera facile de faire le rapprochement entre le capitalisme international et l’étranger en général, faisant ainsi des immigrés des boucs émissaires parfaits. Ne craignez pas qu’un Obama français vienne apaiser les tensions : il n’y aura pas d’élection nationale avant trois ans, et quand un homme politique prend la défense des droits de l’homme, personne ne l’écoute. Il suffit de voir l’échec de la prestation de Martine Aubry au Zénith pour s’en convaincre. De toute façon, l’Europe n’a jamais suivi la route des Etats-Unis d’Amérique : les régimes fascistes se sont installés comme réponse à la crise au moment où Roosevelt lançait le « New Deal ». Croyez-moi, les français ne seront jamais assez audacieux pour élire un personnage semblable à ce nègre : déjà qu’ils ne sont pas disposés à voter pour une femme ! Bref, je vous le dis, mes chers amis aryens : profitez de la situation, vous avez les moyens pour faire basculer le pays dans le giron de notre Cause sacrée ! Ne laissez pas les rouges occuper tout le terrain ! Partout en Europe, la tentation du protectionnisme s’étale au grand jour ; si vous soufflez sur les braises en reprenant nos thèmes de campagne habituels, l’antiparlementarisme et le rejet de l’immigration, le Front retrouvera ses couleurs d’antan. Maintenant, laissez-moi seul : je vais bientôt partir. Adieu, et n’oubliez jamais ce que je viens de vous dire. »
Ces dernières paroles du Menhir sont, bien sûr, totalement imaginaires, du moins pour l’instant : reconnaissez que la seule condition pour que ce texte soit véritablement prononcé par le vieux borgne est qu’il soit réellement proche de la mort. Pour le reste… En clair, pour la première fois, je vous recommande objectivement et ouvertement de vous opposer, autant que possible, aux dernières volontés d’un mourant.
BLEQUIN

Prenez ce que je vais vous dire comme un avis personnel, rien de plus, en dépit du ton péremptoire qu’il pourrait m’arriver de prendre d’aventure. Je n’ai pas l’intention de vous dire ce que vous devez faire, je ne veux dicter la conduite de personne, je ne prétends pas détenir la vérité : l’étude de la philosophie m’a appris à me méfier comme de la peste des idées toutes faites. Cela dit, quand je vous aurai dit à quel point je désapprouve la politique du gouvernement concernant la recherche, l’Université et l’enseignement supérieur, quand je vous aurai dit combien je suis d’accord pour dire que la masterisation des concours de l’enseignement est une terrible erreur, que l’opposition frontale qui est faite entre la recherche et l’enseignement en considérant ce dernier comme une sanction pour les chercheurs qui ne publient pas est purement et simplement débile, et que les suppressions de postes relèvent à mon sens d’une attitude irresponsable, bref, m’écouterez-vous enfin, ou resterez-vous engoncés dans le confort de la pensée binaire qui consiste à croire que rien n’existe hors de vous et de l’UMP, quand je vous aurai dit à quel point je désapprouve tout autant la politique gouvernementale que le blocus ?
Réalisez-vous que cela fait trois semaines que la fac Ségalen est réduite à l’inactivité ? Dans deux semaines, il y aura les vacances de printemps et, depuis la reprise, nous aurons à peine eu cours. J’entends déjà l’objection de celles et ceux qui sauteraient volontiers sur cet argument pour faire la promotion des cours publics organisés pendant cette période. Je ne pense pas que l’étudiant moyen se soit inscrit ici pour qu’il ne puisse recevoir, pendant un certain temps, d’autre cours que ces séances de propagande, qui plus est dans un contexte plus que désagréable ; je voudrais en effet ici dénoncer l’attitude flicarde qui caractérise quelques-unes des personnes qui occupent les barricades. L’année dernière déjà, pour espérer pouvoir entrer dans la faculté sans avoir à forcer le passage, on m’a demandé ma carte d’étudiant. Vous n’auriez pas non plus voulu un test ADN ? Et cette année, dernièrement, j’ai eu le malheur de me retrouver derrière la barricade et de me diriger vers les toilettes situées dans le hall du rez-de-chaussée. Il n’en a pas fallu plus pour qu’on me signale, une fois que j’avais le dos tourné « vous savez, il y a aussi des toilettes à la BU ». Considérant que personne n’avait à me dire où je dois aller pour soulager des besoins aussi naturels, j’ai continué mon chemin malgré tout. Mais on a insisté, et j’ai cédé : est-ce que vous tirez au bout de trois sommations ? J’exagère volontairement, mais vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’il est quand même hallucinant qu’on en arrive à ce qu’un mien collègue étudiant me dise où je dois aller vider mes intestins ! En marge de cette attitude « bigbrotherienne », il y a aussi ceux qui, soi-disant, surveillaient les barricades, mais qui, dans les faits, profitaient du soleil pour jouer avec un ballon ! Dites, c’est de votre âge, ça ? Ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait, alors si vous considérez que le blocus ne mérite pas que vous y consacriez toute votre intention, à qui comptez-vous faire croire que l’enjeu en est si crucial ? Je vous pose la question.
Je suis venu à cette assemblée générale pour vous dire tout cela, mais je sais bien à quel point ces « AG » sont des mascarades : vous savez que la majorité des étudiants ne vient plus à la fac à partir du moment où il n’est plus possible d’y entrer et que donc ne viennent ici que ceux qui participent, plus ou moins activement, au blocus en plus de quelques autres qui ont l’espoir de faire basculer le vote, vote fait dans des conditions d’ailleurs douteuses, le vote à main levée étant toujours, peu ou prou, une arme pour faire taire l’opposition et lui faire honte d’être minoritaire. C’est ainsi que, tout en représentant l’écrasante majorité de moins de 10% du corps étudiant, vous vous octroyez un semblant de légitimité pour décider au nom de tous les étudiants. « Ils n’ont qu’à venir aux AG » me direz-vous. Si vous arrivez à faire tenir tous les étudiants de cette fac dans un seul amphithéâtre, même le plus grand, vous aurez sans aucun doute battu un record ! N’oubliez pas que le droit de grève existe, pas le droit d’obliger à faire grève ! Vous avez l’air de croire que le fait d’avoir une carte d’étudiant embrigade d’office chacun d’entre nous dans votre comité de grève : en cela, le blocus est une solution de facilité. Je ne dis pas que c’est une solution simple : je sais bien qu’il faut vous lever tôt pour l’assurer, que vous devez transporter des matériaux pesants, des vivres, etc. La facilité se niche dans le fait qu’au lieu d’essayer de convaincre vos collègues de la légitimité de cette grève, vous l’imposez d’office en les empêchant de pourvoir seulement faire un choix personnel entre la grève et les cours.
Est-ce que vous vous rendez compte seulement qu’en incorporant d’office tous les étudiants dans le mouvement, qui plus est sous une de ses formes les plus brutales, vous rendez service au gouvernement qui peut ainsi dénigrer toujours plus les facultés de lettres et de sciences humaines ? Réalisez-vous que ce sont de telles actions qui font dire des facultés de lettres que ce sont des repères de gauchistes, réputation guère plus enviable, quoi qu’on en dise, que celle dont pâtissent les facultés de droit vues comme des repères de fascistes ? Réalisez-vous à quel point, en condamnant au silence l’activité intellectuelle d’une fac de lettres, vous rendez service à un gouvernement qui méprise la culture littéraire ? Est-ce que vous réalisez seulement que vous ne rendez pas service aux étudiants, qui se font des soucis bien légitimes pour leur avenir, non seulement à cause de ce que le gouvernement leur prépare mais aussi à cause des conséquences que peut avoir votre action pour eux sur le long terme ? Trois semaines sans cours, ça ne se rattrape pas ! Est-ce que vous savez que vous ne rendez pas service non plus aux enseignants, qui pourtant approuvent la mobilisation ? Que répondrez-vous à cela quand je vous aurai rappelé la teneur des messages de madame Barbier, notre doyenne, qui rappelle à quel point le conseil de faculté approuve la mobilisation étudiante tout en appelant les étudiants à rechercher d’autres formes d’action, au pont d’appeler les étudiants à se prononcer sur ce sujet par un vote à bulletin secret? Est-ce que vous croyez que, parce que l’on soutient la mobilisation, on est forcément favorable au blocus ? Est-ce que vous croyez que désapprouver le blocus, c’est manifester de l’indifférence voire du soutien envers les réformes imbéciles de la ministre que j’ai surnommée Walkyrie Traitresse ? Le conseil de faculté vous montre alors que vous vous trompez sur toute la ligne. Du haut de cette pensée bipolaire si confortable, qu’est-ce qui vous donne le droit de penser pour les autres et de les contraindre à la grève ? Qu’est-ce qui vous donne le droit, comme certains d’entre vous l’ont fait, de forcer les serrures et d’avoir accès aux notes et aux archives ?
Je sais très bien que vous allez répliquer à ce que je viens de vous dire, mais ça m’est égal. On dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais je dis qu’il n’y a que les scélérats qui l’affirment. Je resterai ferme, je vous ai dit ce que je pensais, rien de plus. J’entends déjà aller bon train les commentaires qui me demandent « ah ben qu’est-ce qu’on doit faire alors, puisque t’es si malin ? » Je n’ai justement pas l’intention de donner des leçons à qui que ce soit : ce n’est pas à moi de dire ce que vous devez faire, pas plus que ce n’est à vous de me dire si je dois faire grève ou pas. Je n’ai pas l’intention d’affirmer d’une façon ou d’une autre que ceci ou cela est bien ou pas bien, c’est plutôt vous qui, puisque vous vous croyez suffisamment dans le bon droit pour imposer votre façon de faire aux autres, devriez faire preuve d’imagination. Je n’ai fait qu’exprimer un sentiment, faites-en ce que vous voulez, en sachant bien sûr que je ne prétends pas parler au nom de tous les étudiants défavorables au blocus. Je tiens seulement à vous rappeler que personne ne peut prétendre à avoir raison contre tout le monde et je voulais aussi vous faire part de l’expression de ma plus profonde lassitude.

Dimanche dernier, l’édito célébrait la victoire des guadeloupéens face à l’État et au patronat, et on n’y pouvait lire qu’une allusion discrète à l’accusation de racisme dont Élie Domota est actuellement l’objet. Il faut dire que je ne savais pas encore exactement quelle phrase le leader du LKP avait pu prononcer pour en arriver là. Maintenant, je suis en mesure de me prononcer sur ce sujet, puisque je sais que la phrase en question était : « Nous ne laisserons pas une bande de békés rétablir l’esclavage ». Y a-t-il une once de racisme dans cette phrase ? Bien sûr que non : en Guadeloupe, les békés ne constituent pas un groupe ethnique particulier mais un groupe social restreint que l’on pourrait tout aussi idéalement appeler « colons ». Ce qui est visé n’est pas la blancheur de leur peau mais le mépris souverain qu’ils affichent envers les indigènes de l’île. À cet égard, l’antiracisme n’est pas dans le propos des accusateurs de Domota mais plutôt, au contraire, dans celui de Domota lui-même. Accuser ce leader syndicaliste de racisme est à peu près aussi délirant que d’imaginer le Ku-Klux-Klan reprocher aux afro-américains leur racisme anti-blanc.
Alors pourquoi cette accusation ? D’aucuns diagnostiquent une peur panique du racisme dans nos sociétés. Si tel était le cas, Sarkozy n’aurait jamais été élu et la police française ne reconduirait pas impunément les immigrés à la frontière. Je crains que ce ne soit plus grave. Remémorons-nous deux autres affaires récentes où il fut aussi question de racisme – rassurez-vous, il ne sera pas ici question de Dieudonné : il n’est pas question de prendre le risque de brouiller pistes.
D’abord, il y a eu la fameuse affaire des caricatures de Mahomet qui a valu à Charlie Hebdo un procès musclé intenté par l’U.O.I.F. et la mosquée de Paris : qui a vu C’est dur d’être aimé par des cons – je sais que le discrédit tombé sur le Charlie de Philippe Val depuis l’affaire Siné fait qu’on n’est pas nombreux – sait que le vrai rôle de « méchant » dans cette affaire n’incombait pas vraiment à la partie civile elle-même, plutôt ridicule dans ses préjugés moyenâgeux, mais à leur avocat, Maître Szpiner qui faisait mine de n’avoir rien compris aux dessins incriminés et défendait bec et ongle la conception délirante selon laquelle ces dessins étaient effectivement racistes. On ne peut pas penser sérieusement que ce monsieur ait pu croire sérieusement à ce qu’il disait. Est-ce à dire qu’il faisait son travail d’avocat non-commis d’office, qui consiste à défendre les intérêts de celui qui l’a payé par tous les moyens, même si la cause de son client est dégueulasse ? Il y a beaucoup de ça, évidemment, mais peut-on raisonnablement oublier que Maître Szpiner était aussi l’avocat de Jacques Chirac, qui était alors président de la République ? Peut-on oublier aussi que ce même Jacques Chirac, quand il était à la tête de l’État, avait appelé la rédaction de Charlie Hebdo à cesser ce qu’il appelait des « provocations inutiles » et qu’il était visiblement prêt à tout compromis avec les intégristes musulmans pour acheter la paix sociale et garantir la sauvegarde des intérêts de l’État et des firmes faisant des affaires avec l’État dans les pays où la Charia est appliquée ? La fameuse visite en Arabie Saoudite où Chirac était descendu d’avion avec une Laurence Parisot voilée reste dans les mémoires. Sans arriver à dire que le procès était orchestré par l’Elysée – sinon, il n’aurait pas eu l’issue heureuse que l’on sait – on ne peut nier que voir Charlie traînés devant les tribunaux arrangeait plutôt bien Chirac, non seulement pour toutes les raisons invoquées ci-dessus, mais aussi tout simplement par réflexe de rancune envers un journal qui l’a rarement épargné. Cette explication de la raison d’être du procès ne dit pas tout, mais elle est certainement plus satisfaisante que l’accusation de racisme anti-arabe qui n’a absolument aucun fondement rationnel.
La deuxième affaire permettra d’atténuer l’impression d’éloge de Charlie Hebdo que cet éditorial devait laisser jusqu’à présent, puisqu’il s’agit justement de la plus récente affaire Siné. Le célèbre dessinateur, dans sa chronique pour Charlie, avait voulu stigmatiser l’arrivisme de Jean Sarkozy, prêt à tout pour réussir dans la vie, y compris à changer de religion pour pouvoir épouser une riche héritière. La suite est connue : Siné est licencié de chez Charlie et se retrouve avec un procès intenté par la LICRA, une ligue qui n’est pas réputée pour être engagée à l’extrême-gauche et dont le nom seul est dérangeant puisque « Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme » laisse croire que l’antisémitisme est une forme de racisme fondamentalement différente des autres. Le dénouement de l’affaire a bien sûr été heureux puisque Siné a finalement gagné le procès sur toute la ligne et que l’affaire l’a motivé à créer un nouveau journal, autrement plus décapant que le Charlie moderne. Pourtant, on ne peut pas se réjouir complètement : il reste, en effet, que la polémique suscitée par le licenciement de Siné était largement disproportionnée par rapport à l’importance réelle de l’affaire pour la société ; de plus, et a fortiori, quoi qu’en dise Philippe Val, personne n’ignore qu’il ne s’est jamais entendu avec Siné et que l’accusation d’antisémitisme – qui ne venait pas de lui : il a publié la chronique incriminée, ce qui le rendait, en tant que directeur de la publication, tout aussi responsable que Siné - lui fournissait donc un prétexte idéal pour se débarrasser d’un collaborateur embarrassant, le seul qui contestait son autorité depuis la mort de Gébé.
Qu’ont en commun ces deux affaires avec l’accusation qui frappe Domota ? Cette accusation a été prononcée peu après la victoire des manifestants et l’obtention de la satisfaction de leurs revendications : un syndicaliste qui parvient à ses fins, qui plus est un noir, personne ne niera que dans la France Tatchéro-pétainiste dirigée par Sarkozy, ça fait désordre. Accuser ce leader de racisme sous un prétexte futile, c’est ce qui reste aux forces de l’establishment pour lutter contre lui quand il a obtenu tout ce qu’il demandait… En somme, les trois affaires suivent un scénario relativement semblable : sous un prétexte futile, une des puissances de la société française – ou un de ses représentants – accuse de racisme une personne ou une organisation qui la gène dans ses intérêts. L’accusation de racisme, aujourd’hui, est une des pires que l’on puisse prononcer contre un personnage public. L’accusation, certes, peut ne pas aboutir, mais il reste qu’une partie de la population ne voit plus du même œil la personne ou l’organisation incriminée.
Voilà donc où je voulais en venir : ces trois affaires, loin d’être le signe d’une peur panique du racisme, trahissent la transformation de l’antiracisme en l’exact opposé de ce qu’il devait être. Au départ, toutes les dispositions légales prises contre le racisme avaient pour but de protéger les minorités contre les discriminations dont elles étaient l’objet : aujourd’hui, elles ont été instrumentalisées par les forces l’establishment politico-financier pour se débarrasser de ceux qui résistent à leur pouvoir. C’était une arme de défense pour les plus faibles, c’est devenu une arme de pression pour les plus forts. Ça n’a l’air de rien, mais l’usage abusif de l’accusation de racisme peut offrir un véritable frein à la liberté d’expression et ce dévoiement des armes légales dont disposent les faibles est la porte ouverte à l’établissement d’un ordre social déguisant l’injustice la plus noire en justice. Tiens ? Cette dernière phrase me semble recouper une des définitions que donnait Guy Bedos de le droite dans son livre Je craque… : « Pardon pour cette lapalissade, mais la gauche, pour moi, c’est le contraire de la droite. Point. Et la droite c’est : (…) les racismes de toutes sortes broyant les individus et maquillant l’injustice en Justice »[1]. Simple coïncidence ? Je ne crois pas…
