Pour cause de neige, programme minimal : je vous ressors ce dessin exécuté en 2006.

Et puisque vous avez été bien sages, voici ma synthèse sur la censure abusive - un pléonasme, excusez-moi - dont a été l'objet, l'année dernière, la revue satirique espagnole El Jueves. Découvrez-la ICI.
C'était en 2007 : j'étais en khâgne au lycée de Kérichen, et parmi les professeurs, il y avait encore l'historien Alain Boulaire, aujourd'hui en retraite, et proche de Patrice Pellerin, l'auteur de la bande dessinée L'Epervier. Une occasion rêvée pour moi, qui était alors rédacteur en chef du fanzine lycéen, de faire venir ce célèbre dessinateur et de mener une double interview avec lui et son ami et collaborateur l'historien. La sortie prochaine du très attendu septième tome de la série est l'occasion pour moi de vous faire prendre connaissance de cette interview exclusive.

La dédicace que Pellerin m'avait faite ce jour-là.
BLEQUIN : Si vous le permettez, nous allons commencer par évoquer le parcours de monsieur Pellerin dans la bande dessinée. D'abord, comment en étiez-vous venu à reprendre Barbe-Rouge ? Quels étaient vos antécédents dans le métier ?
PATRICE PELLERIN : Avant Barbe-Rouge, j'avais aucun antécédent. La reprise s'est faite vraiment par hasard : j'avais rencontre Jean Giraud, le dessinateur de Blueberry, lors d'une expo, qui m'a dit que Charlier cherchait un dessinateur pour reprendre Barbe-Rouge. Quelques jours après, j'avais pris rendez-vous avec Charlier, je lui ai montré des dessins, on a fait quelques essais…ça s'est fait très vite. Avant, j'avais fait de l'illustration pendant quatre ans, donc j'étais pas novice, mais en B.D., c'était ma première expérience.
B : Comment s'est déroulée votre collaboration avec Jean-Michel Charlier ?
P.P. : Ça s'est déroulé de manière extraordinaire. C'était un de ces «anciens» complètement abordables, il avait un talent fou, c'était mon scénariste préféré, j'étais comme ça devant lui, il m'impressionnait…mais il m'a tout de suite mis à l'aise, on avait des goûts communs : il m'a dit qu'il était venu au scénario de bande dessinée parce qu'il était grand lecteur des romans-feuilletons du XIXème , genre Pardaillan, et aussi parce qu'il aimait les films d'Errol Flynn, et justement moi aussi. Vraiment, ça s'est très très bien passé.
B : A la mort de Charlier, L'Epervier est arrivé un peu par la force des choses, il me semble ?
P.P. : Oui, un peu par la force des choses. J'avais fait deux albums de Barbe-Rouge et j'avais déjà commencé le troisième, parce que comme il était toujours en retard, je lui avais proposé une histoire qui se passerait à Brest, pour laquelle je ferais la recherche documentaire, et lui il s'occuperait du découpage et des dialogues. Il est mort deux mois après, et j'ai pensé à reprendre Barbe-Rouge tout seul, mais finalement ça ne me plaisait pas et il y avait trop de problèmes avec les ayants-droits. J'ai donc bâti au fur et à mesure une histoire de L'Epervier sur le scénario de Barbe-Rouge. Ça explique pourquoi certains des personnages de L'Epervier ressemblent à ceux de Barbe-Rouge : L'Epervier, c'est Erik, le fils de Barbe-Rouge, Main de Fer, c'est Triple Patte…
B : Nous allons maintenant nous intéresser à vous, monsieur Boulaire. Déjà, comment vous-êtes vous rencontré ?
ALAIN BOULAIRE : On s'est rencontré par hasard. Ça a commencé par ma belle-sœur qui m'a annoncé qu'on parlait de moi dans une B.D. Connaissant ma belle-sœur, je me suis dit que ça devait être dans Les Bidochon ou un truc de ce genre (rires), mais elle m'a dit que non, c'était dans L'Epervier, il y avait mon nom et on me remerciait, ainsi que Jean Boudriot… Du coup, je suis allé acheter l'album et j'ai trouvé ça passionnant, j'ai été enthousiasmé. Et ensuite, j'ai reçu un coup de fil de Patrice...
P.P. : Oui, c'est vrai qu'à ce moment-là, tu venais tout juste d'avoir connaissance du bouquin. C'est une de ces astuces de l'Histoire…Et le lendemain, Alain m'apportait toute sa thèse sur Brest.
B : Est-ce que la série aurait perdu, sans Alain Boulaire ?
P.P. : Alain, de même que Jean Bourdriot, m'a permis d'aller plus loin dans le travail documentaire. J'avais déjà leurs bouquins, pour Alain c'était son premier, Brest au temps de la Royale, ainsi que les dessins des frères Ozanne, mais la rencontre directe avec les gens a facilité les choses.
B : Vous travaillez toujours ensemble ?
A.B. : Oui, on n'a pas encore réussi à se détester ! (rires)
P.P. : Surtout que j'aimerais bien reconstituer en Brest en 1742, et je compte sur Alain, parce que pour cette période, on n'a pas les dessins d'Ozanne.
B : La destruction de Brest pendant la guerre n'a pas du vous faciliter la tâche à l'un comme à l'autre ? Il reste peu de trace du passé de Brest…
A.B. : Déjà, il reste plus de choses qu'on ne le croit. C'est d'ailleurs un de mes engagements en tant que citoyen, c'est de remettre en valeur les lieux qui ont cette valeur historique, comme les remparts de Quéliverzan ou Saint-Louis. Quand on prend la peine de regarder ce qui reste, on voit qu'il reste pas mal de choses, surtout qu'on a la chance que Brest a été un grand port. Mais Patrice me plonge dans des choses que je connaissais mais que je n'ai jamais vues. Je lui pose des problèmes concrets : par exemple, quand on s'est rencontrés, je lui ai dit - à l'époque, on se vouvoyait - «vous situez votre action en 1742, mais tel que vous le dessinez, ça a lieu en 1750...mais rassurez-vous, nous sommes rares à le savoir, c'est la vision traditionnelle, celle à laquelle tout le monde s'attend.» Il aurait été plus simple de situer l'action pendant la guerre d'indépendance, pour laquelle on avait beaucoup d'iconographie. Ce n'est donc pas un travail facile, oui, mais exaltant et motivant.
B : En tant qu'historien et en tant que professeur, est-ce que vous croyez qu'une B.D. comme celle de monsieur Pellerin peut pousser des jeunes à s'intéresser à l'Histoire ? Croyez-vous à la vertu pédagogique de la bande dessinée ?
A.B. : Pour moi, oui, je suis confiant, parce que l'Histoire doit intéresser avant d'être approfondie. Je ne comprends pas qu'on puisse ne pas s'intéresser à l'Histoire, car l'Histoire, c'est la vie, on y trouve tout ce que l'on veut. Donc, si c'est à partir de la B.D. que les jeunes s'intéressent à l'Histoire, tant mieux. Je crois à la vertu pédagogique, surtout que ce que fait Patrice est nettement supérieur. Au moment où il représente le Brest du passé, on ne peut pas contredire ce qu'il dessine : c'est très précis, très vrai. Quand il fait Brest en 1742, c'est un document historique bien que ça ait été fait en 2004.
P.P. : Pour moi, c'est le bonus ! Il faut que les lecteurs s'intéressent d'abord à l'histoire et aux personnages, et s'ils peuvent apprendre quelque chose, c'est un plus. Ça me fait plaisir que des gens me disent qu'ils vont dans certains endroits parce qu'ils les ont vu dans L'Epervier. Ça va faire qu'on va s'intéresser à l'époque juste pour un pourcentage infime, mais ça donne une image différente de l'époque.
A.B. : Par exemple, au fort de Bertheaume, on a eu l'occasion de voir la reconstitution d'un passage sur un fil comme le faisait le bateau volant : c'est un de ces détails très concrets de l'époque qui réjouit l'œil.
B : Avant de connaître monsieur Pellerin, monsieur Boulaire, vous vous intéressiez à la bande dessinée ?
A.B. : Oui, quand j'étais jeune, j'ai été abonné à Tintin, l'hebdomadaire. A l'époque, il y avait Tintin et Spirou qui se faisaient la guerre, et chacun avait son hebdomadaire de prédilection. Moi, j'étais plutôt Tintin, où les histoires, notamment celles de cape et d'épée, m'ont aidé à approfondir après dans mon travail d'historien. D'ailleurs, à ce sujet, je me souviens avoir eu un différend avec mon ami Jean-Paul Kauffmann, qui a été otage au Liban, parce que quand nous étions allés à l'île de Kerguelen, il m'a dit qu'il avait envie de la voir parce qu'il l'avait lue dans une histoire de l'oncle Paul. (Ndlr : l'oncle Paul était une série d'histoires authentiques en bandes dessinées et paraissait dans le magazine Spirou) Donc je me suis dit que ce serait sympa de lui offrir le numéro de Spirou où l'histoire avait paru, et comme Patrice travaillait chez Dupuis, je l'ai appelé pour lui demander si on pouvait le retrouver. Il m'a répondu que c'était possible, mais que l'histoire en question n'avait pas paru dans Spirou mais dans Tintin. Et donc, quand je suis allé présenter Jean-Paul chez Dialogues, j'ai dit aux gens que c'était un imposteur et un menteur…mais bon, je lui ai offert le numéro de Tintin et il était très content. Pour revenir à ta question, oui, je me suis intéressé à la B.D. très tôt, mais pendant un temps, ça n'était pas sérieux, ça faisait dire de moi que je n'étais pas quelqu'un de sérieux. Ce n'est que plus tard que je me suis aperçu que ça m'a apporté beaucoup. Contrairement à ce qu'on peut dire, on apprend beaucoup avec la B.D. : un enfant ou un adolescent est tout à fait capable de faire la part des choses entre la réalité et la fiction, et pour lui, c'est un moyen joyeux d'apprendre.
P.P. : Oui, et c'est pour ça que les livres destinés aux enfants, il faut les faire très sérieusement, parce que ça va les marquer pendant toute leur vie. Je suis encore très fan de Tintin.
A.B. : Oui, et Tintin, c'est une source importante pour un historien. Aujourd'hui, on voit des gens qui vont faire des procès à Hergé, on va parler du colonialiste, mais c'est ce que je dis : c'est une autre époque. Aujourd'hui, on ne supporterait jamais que Tintin, comme dans Tintin au Congo, tire sur une gazelle à plusieurs reprises pour n'en venir à bout qu'après une dizaine de tirs et se retrouve finalement devant un tas de gazelles énorme, on dit que c'est atroce, mais c'est une autre époque.
P.P. : C'est comme la séquence où il fait un trou dans un rhinocéros pour y glisser un bâton de dynamite : il y a des éditions étrangères où elle a été retirée ! (Authentique)
A.B. : Oui, ça ne passerait plus aujourd'hui, mais ça appartient à l'Histoire : aujourd'hui, j'ai une forte sensibilité écolo, mais que Tintin fasse un trou dans un rhino ou chasse l'éléphant, à l'époque ça me faisait marrer comme un bossu.
B : Monsieur Boulaire nous a dit, monsieur Pellerin, que vous aviez quitté les éditions Dupuis. C'est vrai ?
P.P. : Oui, j'ai quitté Dupuis parce qu'au début de l'année dernière, Dupuis a été racheté par un grand groupe financier, Média-Participations, et le directeur général a été viré par le nouveau propriétaire, ainsi que le directeur éditorial et ma directrice de collection, et tout ça s'est fait dans de très mauvaises conditions. Mon contrat était arrivé à terme, alors j'ai décidé de ne pas le reconduire parce que je trouve intolérable qu'un groupe financier ait phagocyté comme ça une maison d'éditions qui marchait bien seulement pour faire du fric. Comme toute mon ancienne équipe avait retrouvé du boulot chez Soleil, je suis allé la rejoindre.
B : Et bien on vous souhaite une bonne chance chez eux ! A part ça, comment avez-vous appris à dessiner ? On a du mal à croire que vous n'ayez suivi aucune formation…
P.P. : J'ai une formation d'autodidacte ! Vers 8-9 ans, je reproduisais des dessins, des tableaux, notamment les peintres classiques de la Renaissance. J'ai même acheté le traité de peinture de Léonard de Vinci. J'estimais que ces peintres étaient les plus grands. Puis j'ai commencé à reproduire des pages, un peu de tout, du Michel Ange, du Burne Hogarth (Ndlr : dessinateur de Tarzan), j'ai appris avec des livres achetés dans le commerce…
B : Vous étiez bon élève ? C'est à l'école que vous avez attrapé la passion de l'Histoire ?
P.P. : Oui, j'étais bon élève ! Je n'étais pas comme certains de mes collègues, qui étaient près du radiateur et qui faisaient des dessins dans les marges de leurs cahiers. D'ailleurs, je n'ai jamais fait de dessins dans les marges, et même aujourd'hui, alors que mes collègues griffonnent volontiers dans les marges de leur planche, par exemple lors d'un coup de téléphone, moi, jamais, et pourtant, quand je travaille, j'y suis à fond. J'adorais l'Histoire, en effet, je lisais beaucoup de romans historiques et même les signes de piste. Pas les signes de piste scout, ça ne m'intéressait pas, mais les signes de piste historiques illustrés par Pierre Joubert, et tout ce genre de choses ? J'ai vraiment eu le goût de l'Histoire, d'autant que j'ai toujours eu de très bons profs d'Histoire et de très mauvais profs d'Allemand ! (rires) J'avais deux passions, le dessin et l'Histoire, et aujourd'hui, je fais du dessin historique...
B : Monsieur Boulaire, dans l'Education nationale, on a tendance à mettre la B.D. de côté, reproduisant ainsi un vieux réflexe de mépris dont elle a été longtemps l'objet. Est-ce que vous n'avez tout de même pas l'impression que les choses changent ?
A.B. : Oui, les choses sont en train de changer, et ce, de deux manières. Déjà, je vois que le monde économique, les décideurs, s'intéressent à la B.D. On n'a plus honte, dans des milieux nantis, coincés, d'en lire et d'en collectionner. Et puis les jeunes ont de moins en moins honte de dire qu'ils aiment la bande dessinée : c'est de moins en moins tabou. Mais je crois qu'il y a deux risques à cela. Le premier, qui pour moi n'en est pas un vrai, c'est que je vois qu'on met des planches de B.D. dans des manuels d'Histoire ou des livres de français. Il ne faudrait pas que la B.D. supplante le livre : ils sont complémentaires, pas antagonistes. L'autre problème, c'est que la B.D. devient une sorte de référence, sur laquelle on ne porte plus de regard critique. Or, c'est comme tout, il y a boire et à manger. Il ne faut pas que ça devienne une sorte de «lavasse» dans laquelle tout est assimilé : il faut qu'on sache faire le tri. Par exemple, Patrice ne m'a pas – pas encore ? – convaincu qu'il ya de bon mangas. Déjà, le fait de lire de droite à gauche, ça me dérange, et puis le type de dessin, j'ai l'impression que c'est fait à l'ordinateur…
P.P. : C'est parce que ce sont des stéréotypes propres à une culture, des codes qu'on n'a pas. Ça correspond à une culture qui n'est pas la nôtre.
A.B. : Oui, mais ça me fait penser à mes enfants devant la télé : j'ai assisté à l'explosion des dessins animés japonais, je m'y suis intéressé parce que je suis fan de cartoons. Et quand j'ai vu ça, j'ai été étonné que nos classiques fassent de l'argent avec les japonais alors qu'on n'en est pas capable, bien qu'on ait des gens de talent ! Pourquoi ? Il y a pourtant matière ! Mais surtout, j'avais l'impression que les personnages étaient tous les mêmes, et j'ai trouvé ça appauvrissant. Donc oui, la bande dessinée doit avoir un avenir, mais alors en triant bien, en regardant bien le scénario et le contexte historique par rapport à la problématique. Il faut être très clair.
B : Monsieur Pellerin, combien de temps passez-vous en pratique sur la recherche documentaire et les études préparatoires pour les navires, les décors et tout ce qui fait l'époque ?
P.P. : C'est variable. Avant je connaissais encore mal les bateaux que je dessinais, je passais plus de temps à les faire et je les faisais moins bien que maintenant. Plus ça va, plus je vais «vite», mais je suis assez lent, surtout que comme je les connais mieux, je fais mes bateaux de plus en plus gros. Je réunis ma documentation au fur et à mesure, parce qu'on l'utilise avant, pour savoir où on va, mais aussi pendant, et ça peut être pour n'importe quoi. En effet, un gros piège pour un dessinateur, c'est qu'au fil du temps, on se dit qu'on sait faire telle ou telle chose, mais on risque alors de figer, de stéréotyper le dessin. C'est la flemme du dessinateur à se lever de sa chaise pour vérifier tel ou tel détail : j'essaie de l'éviter. C'est pourquoi, pour donner de la variété à mon dessin, j'utilise le plus de documentation possible. Mais L'Epervier, ça n'est pas un document historique pour autant : le plus important, ce sont les personnages. Il faut qu'ils sachent jouer pour que l'on croie à l'histoire.
A.B. : Et puis Patrice a une bibliographie historique absolument monumentale !
P.P. : Oui, mais il faut toujours essayer de trouver autre chose. Par exemple, je voulais des costumes propres à ce que les gens portaient en 1742, mais ça, les livres ou les musées, même s'ils sont indispensables, ne vous les présentent pas. Il ne faut donc pas hésiter à affiner sa documentation, à chercher des détails dans des tableaux par exemple.
B : Au niveau du scénario, le problème se pose différemment, non ?
P.P. : C'es l'avantage d'être auteur complet : la doc me sert pour les deux, donc, quand j'écris, je sais déjà ce que ça va être en dessin. Après mes recherches, j'ai visuellement déjà intégré comment les personnages vont circuler, par où ils vont aller, et je l'utiliser dans mon scénario.
B : La fiction ne justifie pas les approximations, donc ?
P.P. : Non ! C'est une fiction, un feuilleton, mais ça n'empêche pas que ce soit juste. Regarde les feuilletons policiers d'aujourd'hui : c'est très rigoureux. Les uniformes des flics sont justes, les voitures sont justes. Personne ne regarde que derrière, c'est juste, mais dans deux cents ans, ce seront des téléfilms historiques. Et pour le XVIIIème siècle, c'est pas plus difficile, mis à part l'effort de transport dans le temps.
B : On sait que Jacques Tardi avait été édifié par les récits de sa grand-mère sur la guerre de 14, mais vous, au-delà même du fait que vous ayez repris Barbe-Rouge, qu'est-ce qui a fait votre intérêt pour l'histoire maritime et le XVIIIème siècle ?
P.P. : Avant d'avoir fait Barbe-Rouge, j'avais pas d'intérêt particulier. C'est en faisant Barbe-Rouge, en creusant le sujet, que j'ai vu, en dessinant, que c'était un univers très riche. J'aurais pu faire une histoire dans n'importe quelle autre époque, mais en l'occurrence, les bateaux, tout ça, à force de détailler, ça devient passionnant à dessiner. L'époque actuelle m'intéresse moins : il suffit d'ouvrir sa fenêtre pour en avoir une vision. Un bateau, c'est pas plus dur à dessiner qu'une voiture, mais ça me fait voyager.
B : Et vous, monsieur Boulaire ?
A.B. : Moi, je suis né à Brest : contrairement à Patrice, c'était pour moi un milieu naturel. Très tôt, on m'a appris à détester ma ville : on me disait que c'était moche, qu'avant, c'était magnifique… Mais quand je suis parti faire mes études à Rennes, parce qu'à l'époque, on ne pouvait pas rester à Brest si on voulait étudier, je me suis aperçu que la mer me manquait. Je suis donc allé souvent à Saint-Malo prendre un bol d'air. J'aime la mer et son aspect violent. Et puis je me suis aperçu que Brest avait une belle histoire : c'est une ville indissociable de la mer. Maintenant, pourquoi le XVIIIème ? Parce que c'est la dernière époque où la marine est profondément humaine. A partir de la Révolution, on a introduit le papier imprimé sur lequel le commandant se contentait de signaler si la traversée s'était bien passée ou pas. Mais avant cela, il tenait un journal de bord dans lequel il signalait qu'il avait vu trois sternes, qu'il a plu tel ou tel jour, que l'équipage est de mauvaise humeur… C'est beaucoup plus vivant : pour la dernière fois, l'homme est la mesure de toutes choses. En plus, c'est à cette époque qu'on a inventé le bateau à soixante-quatorze canons. C'est l'époque des grands chantiers navals, du sommet de la technique maritime : il n'y manque plus que le moteur ! Et ce qui est intéressant, c'est que le bateau est un univers clos au milieu d'un monde hostile : les escales sont de grands moments.
P.P. : Et puis il y a le côté esthétique de l'époque du règne de Louis XV, que je préfère à celle de Louis XVI. C'est vraiment beau, c'est gigantesque, c'est un aboutissement très technique, ça permet de voyager, et en même temps c'est un univers minuscule, alors que dehors, c'est très grand, c'est l'horizon infini.
A.B. : Comme dit l'adage : «la mer est grande, mon bateau est tout petit» !
B : C'est bien représenté chez Bourgeon…
P.P. : Oui, Bourgeon l'a très bien senti : on part vers des horizons inconnus, et en même temps, il se passe plein de choses à bord, on n'a qu'un rêve, c'est d'arriver de l'autre côté.
B : Vous pouvez nous montrer un échantillon de vos travaux ?
P.P. : Bien sûr. (Patrice nous montre de grandes planches ni couleurs) Le grand format permet d'obtenir plus de finesse à la réduction. J'utilise la couleur directe pour les illustrations, mais pour la B.D., je fais la mise en couleur traditionnelle, avec des «bleus», qui sont plutôt des gris en fait… J'utilise de la gouache ou des encres acryliques.
B : Monsieur Boulaire, croyez-vous que l'exactitude historique peut expliquer, en partie du moins, le succès de L'Epervier ?
A.B. : Je suis très mal placé pour y répondre. Je suis content, bien sûr, que ça marche aussi bien, mais je crois que c'est un tout : je crois que ça ouvre les gens à s'intéresser à l'Histoire. Je suis très flatté personnellement quand on me dit «Tu collabores avec Patrice Pellerin». Avec ce qu'il fait, l'Histoire obtient une dimension supplémentaire.
P.P. : Moi, quand les gens me parlent de l'exactitude historique de la série, je leur demande, un peu provocateur : «comment vous le savez ?» Quand je dédicace en Suisse et qu'on me dit que j'ai représenté la Guyane exactement comme c'était à l'époque, je dis que le seul à le savoir, c'est Yannick Le Roux qui m'a renseigné là-dessus. En fait, les gens le perçoivent, mais c'est inconscient : ce sont les historiens qui le savent vraiment. Pour le lecteur de base, c'est l'histoire elle-même qui l'intéresse : la question qu'on me pose le plus souvent, c'est si l'Epervier va choisir Agnès ou Marion ! Mais quand je dessine un lieu précis, c'est rigoureux pour les gens qui s'y trouvent : la passion que j'y mets doit se voir.
A.B. : Et puis pour moi, il y a un autre aspect, c'est que c'est beau, c'est fini. Quand on voit les originaux, c'est comme un tableau que l'on met volontiers chez soi et dont on est fier. Ses planches sont belles. Il ya de la violence, mais c'est agréable, on reste muet de bonheur simple.
P.P. : Le cadeau, c'est que ça éduque un peu le regard des gens. J'espère qu'à la fin, après tout ce travail détaillé, les gens vont se dire «ah, c'était comme ça», et s'intéresser au détail.
A.B. : Il y a, à ce sujet, deux choses que je trouve intéressantes : d'une part, on rapproche Patrice de Bourgeon. Ça prouve qu'il y a un intérêt réel, que les gens ont vu qu'il y avait une même démarche. Et au-delà du succès de la série, il y a le succès des archives de la série : on ne s'y attendait pas ! Il y a des gens qui, après les avoir découvertes, demandent si c'est une histoire vraie !
P.P. : Au début, je démentais, mais maintenant, je ne démens plus parce que je trouve ça rigolo ! Je reçois régulièrement des e-mails de descendants des personnages, notamment la famille Sparfell (Epervier), une famille bretonne, alors que j'avais créé cette série quand j'habitais en Provence…
A.B. : En fait, Patrice fait un mélange entre fiction et réalité qui est très honnête, sans aucune ambiguïté : il n'a jamais cherché à mentir, mais le fait est que les gens adhèrent et se sont intéressés à ce livre d'archives. Une dame m'a dit que son fils serait déçu d'apprendre que ça n'est pas vrai.
P.P. : La prochaine étape, c'est de créer un musée avec des objets ayant appartenu à l'Epervier !
B : Vous avez eu l'occasion, monsieur Pellerin, de dire que vous trouviez le site de Brest propice à y installer une aventure : vous pouvez expliquer ?
P.P. : Avant de commencer une histoire, j'ai besoin d'un décor qui m'intéresse et qui soit beau : je suis avant tout dessinateur. Et à chaque fois que j'allais à Brest, en voyant ses décors, comme Crozon, les grottes, les plages, je fantasmais, j'imaginais, j'inventais n'importe quoi. En plus, ces lieu n'avaient curieusement jamais été dessinée, en tous cas pas de façon continue. C'étaient donc des lieux intéressants mais que les gens ne connaissaient pas : même les brestois s'en sont rendus compte ainsi. Alain a même fait venir le plan-relief de Brest : c'était saisissant ! Pareil en Guyane, où j'ai vu des lieux que je n'aurais jamais soupçonnés.
B : Et ce n'était pas frustrant, du coup, de travailler avec un scénariste ?
P.P. : Pas du tout. Déjà, avec Charlier, je travaillais avec mon idole, et puis c'était un type adorable, drôle, plaisant, qui connaissait toujours des tas d'anecdotes extraordinaires. Il m'a beaucoup appris dans l'art du récit. Je n'étais pas frustré puisque, contrairement à d'autres scénaristes, il voulait que ça soit le dessinateur qui ait le dernier mot. Il disait : mon scénario, c'est un squelette. Il fallait que ça soit beau, c'était sa condition. Je n'ai jamais modifié ses dialogues, mais les décors volontiers.
B : Et il n'était jamais déçu ?
P.P. : Non, parce que ça l'améliorait : l'image, c'est le dessinateur qui la donne, et Charlier avait bien cela en tête. C'est justement ce qu'il reprochait aux dessinateurs avec lesquels il avait déjà travaillé, c'était de suivre trop fidèlement son scénario De toutes façons, il n'y avait pas de fautes de scénario chez Charlier.
B : Et à sa mort, vous n'avez pas été démuni ?
P.P. : J'avoue que j'avais anticipé : comme j'étais régulièrement en panne de scénario, Charlier étant toujours en retard, j'étais devenu scénariste pour Jean-Charles Kraehn sur Les aigles décapités. J'ai donc construit mon scénario à la Charlier, et je voyais, avec ce que Jean-Charles en faisait, que ça fonctionnait. Ça m'a encouragé donc à écrire mes histoires moi-même. C'était une bonne école, puisque parallèlement je dessinais : j'apprenais les deux métiers en suivant toutes les étapes petit à petit.
B : Le succès aidant, vous êtes tous deux très sollicités : ça ne bouffe pas trop sur votre travail ?
P.P. : A un certain niveau de succès, il faut savoir freiner, sinon ça peut devenir un emballement. Je le vois avec des collègues qui ont remporté le grand prix d'Angoulême : après, ils dégringolent. Ils n'ont pas moins de talent, mais ils ont moins de temps à consacrer à leur travail principal parce qu'ils sont sollicités de partout. Je préfère rester avec Alain.
A.B. : Moi, je suis beaucoup moins sollicité que Patrice. J'aime mon métier, qui est prioritaire. Il faut satisfaire les gens qui vous sollicitent, mais il ne faut pas se laisser bouffer par eux, par simple politesse envers eux : s'ils vous sollicitent, c'est qu'ils veulent que vous continuiez à créer.
Posté le 23/12/2008 | 0 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article
Aujourd'hui aussi, sortie très attendue du DVD de "Bienvenue chez les Ch'tis !" L'occasion rêvée de ressortir les dessins que j'avais commis au plus fort du succès de ce film dans les salles. Bon, je sais, ces derniers temps, je vous ressors pas mal de réchauffé, mais du réchauffé, par ce froid, est le bienvenu !
Aujourd'hui, sortie du film "W" d'Oliver Stone, sur le président Bush. Karl Zéro et son "Being W" peuvent aller se rhabiller ! Pour l'occasion, voici un florilège de mes dessins sur ce mal embushé et ses méfaits.